Crise systémique 2013 : sous les records des bourses, l’imminente plongée en récession de la planète
L’économie mondiale ralentit sérieusement et une récession généralisée se profile. Les différents acteurs en ont pleinement conscience et, face aux enjeux d’une rechute imminente, les pays ou régions mettent en place diverses stratégies pour tenter d’en minimiser les conséquences… (page 2)
BoJ, Fed, BCE : à méthodes distinctes avenirs contrastés
Afin d’y voir plus clair dans le déroulement de la crise systémique globale, il est nécessaire de comprendre les moyens d’action des grandes banques centrales occidentales, les limites, les avantages et les inconvénients de leurs interventions. Nous expliquons donc leurs politiques dans les grandes lignes… (page 9)
GEAB dollar et euro index
Le dollar index traditionnel (utilisé par les marchés financiers) est un indicateur qui a perdu de sa pertinence pour estimer l’évolution du dollar US. Notre équipe présente donc son habituel GEAB $ index accompagné du GEAB € index… (page 14)
Recommandations opérationnelles et stratégiques
Découplage de l’or papier et de l’or physique
. Obligations souveraines européennes : la BCE reste le patron
. Bourses : quand les QE font pleuvoir de l’argent ! … (page 17)
Le GlobalEurometre - Résultats & Analyses
La tonalité générale du sondage de ce mois est pour le moins morose. La confiance en la capacité de gérer la crise de l’Euro s’effondre littéralement ce mois-ci, la crainte de perdre de l’argent augmente significativement… (page 20)

Peur et Parano à Bruxelles
Le 24 Février 2010, Herman Van Rompuy, le « visage de l’Europe » [1] par la force du traité de Lisbonne, a prononcé son premier discours au Parlement européen en sa qualité de nouveau Président du Conseil européen. Au milieu de son discours, Van Rompuy a plaisanté en disant que, en raison de ses exigences de déclaration obligatoire, "Bientôt vous serez nombreux à en avoir marre de me voir" [2]. Un député européen, Nigel Farage du parti de l’Indépendance du Royaume-Uni (UKIP), n’a pas eu besoin de temps pour en arriver là, et a rapidement lancé une pluie d’insultes acerbes à l’ancien Premier ministre de Belgique qui était assis face à lui dans l’hémicycle parlementaire. Bien qu’il ait traité Van Rompuy de commis de banque de bas étage avec le charisme d’une huitre, Farage a aussi souligné que l’objet de son animosité porte sur le fait que Van Rompuy pourrait se révéler « l’assassin silencieux de la démocratie européenne et de Etats-nations européens », étant donné sa prétendue « aversion pour le concept même de l’existence d’États-nations », qui découle, selon Farage, du fait que Van Rompuy est natif de Belgique, « qui est à peu près un non-pays » [3].
Dans ses vitupérations, Farage a réussi à dénigrer personnellement le chef de l’UE, dénigrer publiquement le pays hôte du Parlement, et écorché le projet même de l’unification européenne – en somme, dans un « hat-trick »( le fameux « coup du chapeau » quand un footballeur marque trois buts dans un même match) eurosceptique. Alors que Van Rompuy fut généralement flegmatique tout au long de cette harangue, en se référant uniquement par la suite à « une contribution que je ne peux que mépriser » [4], les collègues parlementaires de Farage n’ont pas été aussi timorés dans leurs réactions. Le président du Parlement européen, Jerzy Buzek, a exigé des excuses "ou autre", et a pénalisé le député anglais d’une amende de 3.000 €, tandis que le socialiste allemand Martin Schulz, a déclaré qu’il « serait mieux pour M. Farage de démissionner » [5]. Joseph Daul, le chef français du Parti centre-droit populaire européen (PPE), a souligné que pour l’une des revendications, Farage parlait « au nom de la majorité du peuple britannique » en concluant que, peut-être, « Le Royaume-Uni devrait quitter l’UE puisqu’il n’est apparemment pas heureux d’être dans l’Union » [6]. On imagine que la charge de Daul valait, pour Farage, largement son amende de € 3.000 pour son nouveau statut « d’homme plus rude » d’Europe, [7] puisqu’une telle sortie de l’union est précisément ce que souhaite le député du Sud Est de l’Angleterre.
La raison pour laquelle la tirade de Farage a reçu tant d’attention internationale - en dehors de son caractère sensationnel, compatible YouTube, qui prolonge l’impact ‘viral’ de la croisade de l’eurodéputé conservateur anglais Daniel Hannan dans sa célèbre philippique de Mars 2009 à Strasbourg contre le Premier ministre Gordon Brown – c’est que la branche UKIP des députés européens britanniques eurosceptiques est considérée par les mandarins européens avec une agitation considérable, ou tout le moins une exaspération, d’où la réaction immédiate de Daul. La perspective d’un gouvernement conservateur au Royaume-Uni, dans l’attente des résultats de l’élection générale du 6 mai prochain, n’a fait qu’exacerber ces préoccupations. Depuis que le candidat conservateur David Cameron a pris la décision de retirer les députés conservateurs du PPE, afin de s’attirer les faveurs des eurosceptiques au cours de sa campagne, les mandarins européens ont eu des doutes sur les engagements des conservateurs envers l’intégration européenne. Daniel Hannan, le plus important des conservateurs eurosceptiques, avait carrément déclaré qu’avant le retrait du parti conservateur, il l’avait considéré comme « dissimulateur », car ils « se sont battus comme eurosceptiques en Grande-Bretagne, puis, une fois élu ... ils avaient tourné casaque et avaient siégé avec le groupe le plus intégrationniste européen de la chambre » [8]. Étant donné un tel état d’esprit, un consensus britannique pour sortir de Bruxelles semblait de plus en plus probable.
L’euroscepticisme, avantage politique chez soi, soulève toutefois de sérieuses préoccupations à l’étranger. Fin 2009, le centre d’études des politiques européennes avait déjà organisé une conférence intitulée « L’avenir : Les conservateurs arrivent », [9] et les décideurs ont pris note. Antonio López-Istúriz, secrétaire général du Parti populaire européen(PPE), a affirmé avec force qu’il ne peut « comprendre comment des affaires européennes peuvent être laissées à des gens comme Dan Hannan » [10], et est même allé jusqu’à prétendre que sa décision de quitter le PPE a nui aux relations entre le Parti républicain des États-Unis et les Tories, avec comme résultat que la « position de la Grande-Bretagne , pont entre les Etats-Unis et l’Europe est aujourd’hui détruite » [11] (Comment le Secrétaire général du PPE en est arrivé là n’est pas clair, au-delà du fait que le sénateur républicain John McCain, en sa qualité de président de l’International Republican Institute, avait demandé à un moment donné à Cameron de rester au sein du PPE, on peine à trouver des preuves d’une scission entre les Tories et le Parti républicain, pour une raison aussi obscure à l’homme politique américain moyen, que les blocs de votes parlementaires européens.) En réalité, la rhétorique de López-Istúriz est conçue pour renforcer la notion selon laquelle un « conservateur élu en Grande-Bretagne serait marginalisé et impuissant à Bruxelles » [12] même si l’euroscepticisme trouve une place centrale dans la plate-forme des Tories. Ainsi, un traitement de la relation de la Grande-Bretagne avec l’Europe, et le rôle de cette relation à la prochaine élection générale, est affiché, afin de mieux vérifier si les craintes de López-Istúriz et de son camp sont en effet fondées.
Une « histoire d’île » ou « Le cœur de l’Europe » ?
Dans le fameux discours de Charles de Gaulle de Janvier 1963, le « discours du veto », où il s’est opposé à la candidature portée par le Premier ministre britannique Harold Macmillan (d’ailleurs conservateur) pour rejoindre la Communauté économique européenne, le président français a décrit alors la nation candidate dans les termes suivants : « l’Angleterre, en effet, est insulaire, maritime, elle est liée par ses échanges, ses marchés, son ravitaillement, aux pays les plus divers et souvent les plus éloignés, elle exerce une activité essentiellement industrielle et commerciale, et très peu agricole. Elle a, dans tout ce qu’elle fait, des habitudes très marquées et des traditions très originales » [13]. En règle générale, les Britanniques ont été enclins à accepter cette image. Des générations d’écoliers britanniques ont été élevées sur ce fondement pédagogique, comme celui d’Henriette Marshall en 1905 « Histoire de notre île » ou d’Arthur Bryant en 1984 « Situé dans une mer d’argent et son île de la Liberté », tandis que Peter Marshall et David Armitage ont décrit « une nation définie par l’empire » dans lequel « nous sommes tous atlantistes maintenant » [14] (en fait, dès la période Tudor, on pourrait dire que « la manche est beaucoup plus large que l’Atlantique » [15] ). Les britanniques eurosceptiques comme l’ultra-conservateur Peter Hitchens se sont prélassé dans cet exceptionnalisme insulaire, nommant la Grande-Bretagne « la seule vierge dans un continent de victimes de viol », car « isolés de tous les pays européens, son passé récent est souillé par la collaboration, voire par la neutralité déshonorante » [16]. Il n’est donc pas surprenant que, compte tenu des grandes différences dans l’histoire, le droit et la culture politique entre le Royaume-Uni et le continent, que le scepticisme du projet d’intégration européenne doive trouver un sol fertile sur cette île située dans la mer d’argent.
Pour une nation particulièrement fière de son patrimoine législatif unique, l’afflux des lois et des règlements rédigés et votés à Bruxelles a été perçue comme particulièrement lourde. Le susmentionné Daniel Hannan, dans un article pour le Daily Telegraph de 21 Décembre 2009, a fait valoir que « 84 pour cent » de la législation en Allemagne provient de l’UE, et a laissé entendre que le même pourcentage s’appliquerait au Royaume-Uni [17]. Nigel Farage a fait une déclaration légèrement plus faible de 75 pour cent [18], tandis que David Cameron a affirmé que « près de la moitié de tous les règlements affectant nos activités proviennent de l’UE » [19]. Peu importe qu’en 2008, le personnel de recherche Bibliothèque de la Chambre des communes ai donné un chiffre d’une moyenne de 9,1 pour cent entre 1998 et 2005 [20], alors qu’en mai 2009, les Chambres de commerce britanniques ont donné le chiffre de 20 pour cent (contre 30 pour cent l’année précédente) [21]. Ce qui importe, c’est que ces chiffres lamentent Norman Lamont, ancien Chancelier de l’Échiquier (ministre de l’économie) conservateur, sur ces régulations et le constat que l’Etat « ne peut pas identifier un seul avantage économique concret, sans ambiguïté en faveur de notre pays, en raison de notre l’adhésion à l’Union européenne » [22]. Nombreux sont ceux, au sein de l’électorat britannique - déjà méfiants des mesures prises à Bruxelles, par exemple, sur la limitation de l’utilisation des mesures impériales ou visant à définir de nouveaux espaces économiques transnationaux à travers des initiatives INTERREG – convaincus par une telle rhétorique, ce qui rend la plate-forme eurosceptique tout à fait attrayante.
Pourtant, même les eurosceptiques les plus endurcis, comme, par exemple, les journalistes Christopher Booker et Richard North, reconnaissent que « tout au long de son histoire, la Grande-Bretagne ne pouvait guère être plus intimement engagée avec l’Europe » [23], En raison de la préoccupation typiquement britannique de l’« équilibre du pouvoir » avec le continent. Lorsque John Donne, dans sa « Méditation XVII » de 1624, écrit que« Aucun homme n’est une île, entier de soi-même ; chaque homme est une pièce du continent, une partie d’un tout, si une abeille anglaise est emportée par la mer, l’Europe est l’issue, ainsi que le promontoire l’a été », il ne décrivait pas seulement la condition humaine, mais aussi la situation géopolitique de l’Angleterre [24]. C’est le cas depuis des temps immémoriaux, les responsables politiques britanniques ont été obligés d’équilibrer leur insularité avec leurs intérêts continentaux. Ainsi, Winston Churchill, dans l’édition du New York Saturday Evening Post, le 13 Février 1930, fait l’éloge de « l’Union fédérale européenne » d’Aristide Briand, car « la masse de l’Europe, une fois fédérée ou en partie fédérée, une fois continentale consciente de soi, constituerait un organisme incomparable », tout en affirmant que « Nous [la Grande-Bretagne] sommes avec l’Europe mais pas dans l’Europe. Nous lui sommes liés, mais pas englobés », et si « Nous devions construire des Etats-Unis d’Europe », la Grande-Bretagne et son empire ne serait que « les amis et les parrains de la nouvelle Europe » [25]. C’est le fonctionnaire de la Société britanniques des nations et, plus tard député conservateur, Arthur Salter, qui, avec Jean Monnet, reprendra le plan de Briand d’une Europe unie et fondera ses bases concrètes, en décrivant dans sa Collection 1931 des essais sur « Les États-Unis d’Europe », le processus par lequel une politique commerciale et tarifaire pourrait éventuellement « réduire ... [les gouvernements nationaux] au rang d’ autorités municipales » [26], afin de mieux assurer une paix Européenne.
Tant que la Grande-Bretagne régnait sur les mers et administrait un empire sur lequel jamais le soleil ne se couchait, elle pouvait se permettre d’être un simple « ami et sponsor » du projet européen. Après la Seconde Guerre mondiale, cependant, cet équilibre ne pouvait pas être restauré. Harold Macmillan, s’exprimant à la suite de la débâcle de Suez en 1956, se consolait : « Nous sommes les Grecs de l’époque hellénistique : le pouvoir est passé de nous à l’équivalent de Rome, les États-Unis d’Amérique, et nous pouvons tout au plus aspirer à les civiliser et, à l’occasion, les influencer » [27], Mais n’étant plus un super arbitre mondial, et ne pouvant non plus compter sur les marchés coloniaux, la Grande-Bretagne fut forcée de chercher secours dans le Marché commun européen. Le 26 Septembre 1961, le Conseil des Ministres de la CEE a accepté la demande de la Grande-Bretagne d’adhérer au Marché commun, bien que neuf années s’écoulèrent avant que les négociations d’adhésion puissent commencer sérieusement (en raison de l’intransigeance précédemment mentionnée plus haut par de Gaulle).
La question de l’adhésion au Marché commun ne jouera « pratiquement aucun rôle » dans le succès de la campagne du Tory Edward Heath en 1970, avec seulement deux pour cent des candidats conservateurs se prononçant en faveur de l’adhésion (ce qui n’est guère surprenant, étant donné que les sondages ont indiqué que seulement 15 pour cent de l’électorat britannique est solidement en faveur de l’adhésion à la CEE) [28]. Heath s’en est tenu à sa politique intégrationniste, en insistant en 1973 (l’année la Grande-Bretagne a officiellement rejoint la CE) que, bien que « certains dans ce pays, craignent que d’aller en Europe, nous sacrifierons une certaine indépendance et souveraineté », « ces craintes, ai-je besoin de le dire, sont complètement injustifiées » [29]. En 1974, Heath n’était plus aux affaires et le travailliste Harold Wilson, qui « personnifie l’ambivalence de Grande-Bretagne vers la CE » [30] a pris le relais. Après d’innombrables différends budgétaires, Wilson lancera le 5 Juin 1975 un référendum pour décider si la Grande-Bretagne restera un membre de la CE. Ce référendum produira le premier discours politique majeur de Margaret Thatcher comme chef du Parti conservateur, dans lequel elle critiquera le précédent « constitutionnel d’un référendum populaire », mais se fera finalement l’avocat d’un vote favorable [31]. En fin de compte quelque 64 pour cent de l’électorat, soit les deux tiers, votera pour rester dans la CE. Wilson dit alors à la Chambre des communes que « le débat est maintenant terminé », que « la décision historique a été faite, » et qu’il était temps « de travailler avec [nos partenaires] dans la promotion des intérêts plus larges de la Communauté et de favoriser un plus grand échanges de vues entre les États membres » [32]. Le sort en était jeté.
Au cours des décennies suivantes, la Grande-Bretagne, fut toujours identifiée au « navire le plus lent du convoi » de l’intégration européenne, ou comme le « partenaire réticent » dans le projet supranational [33]. PLe Premier ministre Thatcher sera constamment en conflit avec le président CE de la Commission Jacques Delors, et lors d’un discours en 1988 à Bruges rejettera l’idée d’une « personnalité européenne robotisée », estimant plutôt que « la coopération volontaire et active entre Etats-nations » constituait « la meilleure façon de bâtir une communauté européenne couronnée de succès » [34]. Pour Thatcher, le camp de Jacques Delors, a seulement « prétendu qu’il est en quelque sorte plus européen que le reste d’entre nous. Il ne l’est pas, il est seulement un peu plus du fédéral. Il n’y a rien de spécifiquement européen sur une structure fédérale - en fait, c’est le contraire : c’est l’État-nation qui est européen » [35]. Bien que Thatcher a continué d’affirmer que « les vrais Européens sont ceux qui se basent sur l’histoire et des traditions européennes, plutôt que sur le plan constitutionnel » [36], le projet d’intégration européenne a continué au même rythme, et les britanniques ont suivi.
John Major, suivra l’exemple de Heath, et non de Thatcher, en déclarant dans un discours à Bonn que son objectif pour la Grande-Bretagne a été d’être là où il lui appartient, « au cœur de l’Europe » [37]. Major va plus tard insister pour que le traité de Maastricht "garantisse et fasse avancer nos intérêts nationaux », permettant « à la Communauté de se développer en profondeur » [38]. Pour Major, Maastricht était « un bon accord pour l’Europe, et un bon accord pour le Royaume-Uni, » malgré les critiques de son collègue Tory, Sir Teddy Taylor, qui a tonné : « la tragédie du traité, la tragédie de ce débat, est que les parties se sont développées en dehors du peuple » [39]. Taylor fait valoir l’argument que les décideurs européens ont rarement tenu compte de données de sondage sur l’intégration européenne (par exemple, on nous dit que quelque 77 pour cent des Allemands ont été, à l’été 2009, en faveur d’un référendum comme en Irlande sur le traité de Lisbonne, un sentiment qui est bien sûr totalement ignoré par le gouvernement Merkel, sans beaucoup d’effet néfaste) [40]. Pourtant, indépendamment de l’opinion publique, des transferts de souveraineté de Londres à Bruxelles ont continué dans les années 1990 et 2000, au cours des gouvernements conservateurs et travaillistes.
Tony Blair a pris une position Thatcherienne en établissant la « vision » d’une « Europe des partenaires égaux », une « superpuissance, pas un super-Etat » avec « des nations souveraines ... coopérant ensemble pour le bien commun », tandis que la Grande-Bretagne elle-même « conserve le contrôle sur notre politique d’immigration et de contrôles aux frontières nationales, nos impôts, de la défense et la politique étrangère » [41], et Gordon Brown parlera plus tard d’avoir réussi à protéger la « souveraineté nationale » de la Grande-Bretagne en assurant le passage d’un « traité de Lisbonne édulcoré » (un sujet très contesté en Grande-Bretagne) [42]. La rhétorique de la souveraineté et la coopération internationale, par opposition au supranationalisme et au fédéralisme, est ancré dans la mentalité britannique, et reste toujours présent dans le discours britanniques sur l’Union européenne, mais le fait demeure qu’un « partenaire réticent » est néanmoins un partenaire. Les gouvernements successifs, conservateurs et travaillistes, ont rejoint une marche vers une « union sans cesse plus étroite », à garder à l’esprit lorsque ministre français des Affaires étrangères et européennes Bernard Kouchner s’est ému que secrétaire aux Affaires étrangères conservateur du gouvernement d’opposition (shadow government), William Hague ai indiqué qu’à l’arrivée aux affaires, les conservateurs pourraient adopter une politique de faire « pas grand chose dans l’UE » [43]. Comme l’élection du 6 mai au Royaume-Uni se rapproche, des préoccupations sur une éventuelle prise de contrôle des conservateurs ont été exprimées, mais comme nous l’avons vu, l’intégration européenne n’est pas nécessairement un projet phare pour le Parti conservateur britannique. Un examen plus attentif de la campagne en cours sur ce qui a trait à la question de l’Europe confirme cette observation.
L’élection générale du 6 mai
Comme indiqué précédemment, le candidat conservateur David Cameron a cherché à faire appel à sa base conservatrice en adoptant une rhétorique légèrement eurosceptique (mais pas aussi radicale que, disons, Daniel Hannan). Dans son discours de mai 2009 « Réparer une politique cassée », Cameron a déploré le fait que « depuis l’avènement de la Loi sur les droits de l’homme, les juges font de plus en plus nos lois. L’UE et les juges -, aucun des deux n’ont la faveur des citoyens britanniques - ont pris trop de pouvoir sur les questions qui relèvent des politiques publiques et qui devraient donc relever du domaine de la politique démocratique » [44]. Ainsi, selon Cameron , « un programme de réforme amélioré exige de redistribuer le pouvoir de l’UE vers la Grande-Bretagne et celui des juges vers la population », ce qui signifie que « nous allons donc organiser un référendum sur le traité de Lisbonne, passer une loi exigeant un référendum pour approuver tout transfert supplémentaire de pouvoir vers l’UE, de négocier le retour du pouvoir, et apporter un examen beaucoup plus détaillé au Parlement de la législation de l’UE, à sa réglementation et à ses dépenses » [45]. Pendant la campagne, Cameron a reconnu que « les gens se sentent plutôt floués de n’avoir pas eu de référendum sur la Constitution européenne et je suis convaincu que nous n’allons jamais laisser cela se reproduire » [46]. Ces déclarations, ainsi que les propos de Hannan de quitter l’UE purement et simplement, ou les allégations récentes, que le Parti conservateur « avait accepté des millions de livres en prêts et en dons d’un banquier né en suisse [Henry Angest] qui a dit vouloir que le parti se déplace vers une position plus eurosceptique » [47], ont conduit des responsables politiques européens comme Bernard Kouchner, Antonio López-Istúriz, et Joseph Daul, à exprimer publiquement leurs préoccupations au sujet d’une prise de contrôle conservateurs en Grande-Bretagne.
Pourtant, le manifeste des conservateurs, pour diffusion élargie, raconte une histoire quelque peu différente. Le document déclare : « Nous ne permettrons jamais la Grande-Bretagne de glisser dans une Europe fédérale », et appelle la « ratification travailliste du traité de Lisbonne sans le consentement du peuple britannique », une trahison des traditions démocratiques de ce pays. « Invitation à joindre le gouvernement du Grande-Bretagne : Le Manifeste conservateur 2010, p. 113. » « Au sein du gouvernement, » le manifeste Tory promet : « Nous allons mettre en place un certain nombre de mesures pour s’assurer que cet épisode honteux ne se reproduisent jamais » par une modification de la loi de 1972 de la Communautés européennes qui assure que « tout futur projet de traité qui transfère des champs de pouvoir, ou de compétences, serait soumise à un référendum - un verrou référendaire » [48]. Fini l’ancienne « garantie en béton armé » de Cameron qui formulait « Si je deviens Membre du Parlement le, gouvernement conservateur tiendra un référendum sur tout traité de l’UE qui se dégage des négociations » [49]. Cameron est évidemment conduit à accepter le statu quo Européen, et va lancer des référendums seulement sur l’avenir, des réformes constitutionnelles non encore planifiées. Cette plate-forme programmatique de plus en plus nuancée a sans doute aliéné de nombreux eurosceptiques du camp conservateur, tout comme le rôle des conservateurs pro-européens comme Lord Brittan, Lord Patten, et le « Shadow » ministre de l’industrie Ken Clarke, qui continuent à peser lourd sur la place publique, mais il devrait servir à apaiser López-Istúriz et les décideurs politiques aux vues similaires qui ont scrupule à voir arriver un potentiel gouvernement conservateur à Londres.
En outre, les conservateurs ne sont nullement garantis une victoire électorale. Un sondage effectué le 19 avril à la suite du débat télévisé, retransmis en direct, entre les trois chefs de parti ont montré que les conservateurs recueillent 33 pour cent, les libéraux-démocrates 30 pour cent, et les travaillistes 28 pour cent, chiffres qui produisent 275 sièges travaillistes au sein du parlement de 650 sièges, 245 sièges conservateurs, 99 sièges libéraux démocrates ; en d’autres termes, un parlement sans majorité [50]. Ces chiffres sont susceptibles d’évoluer au cours des prochains jours et semaines, mais il n’est nullement certain que mandarins européens seront obligés de traiter avec les eurosceptiques du camp Tory. Au lieu de cela, ils peuvent encore avoir affaire à un gouvernement travailliste dont le propre manifeste critique « la résistance maussade de décourageante » du Parti conservateur en ce qui concerne Bruxelles, et châtie les conservateurs pour leur retrait du groupe PPE, qui selon Gordon Brown a conduit à les conservateurs à « n’être pas seulement isolées, mais marginalisés - dans un petit groupe de partis d’extrême-droite qui appuient les opinions extrêmes et qui plus est, sont coincés dans le déni du changement climatique. Ailleurs dans le monde, leurs attitudes anti-européennes sont considérées comme portant atteinte à l’influence britannique. Ils sont impuissants à changer de point de vue, ou de défendre nos intérêts » [51]. Avec une coalition entre le Labour et les libéraux-démocrates (dont le propre manifeste est résolument pro-européen, allant même jusqu’à soutenir qu’il est dans « l’intérêt à long terme de la Grande-Bretagne rejoindre l’euro » [52], et dont le chef, Nick Clegg, a déclaré que la relation spéciale américano-britannique « terminée » [53] ) est une possibilité réelle, l’inquiétude à Bruxelles que « les conservateurs arrivent » peut avoir été prématuré. En tout état de cause, le fait que les libéraux-démocrates ont fait de tels progrès ces dernières semaines, en dépit de leur europhilie, indique qu’une multitude de facteurs autres que le rôle de la Grande-Bretagne en Europe s’avérera déterminante dans les élections du 6 mai.
En fin de compte, la Grande-Bretagne est destinée à rester un partenaire quelque peu réticent au projet européen, et l’euroscepticisme (avec beaucoup d’intérêt pour les traditionalistes et les populistes) restera une force puissante dans la politique intérieure britannique. Pourtant, la Grande-Bretagne reste « un morceau du continent » et « une partie du principal », et il n’y a aucune preuve que la prochaine élection changera cela, indépendamment de l’issue. Comme Honor Mahoney l’a dit, dans le cas de la victoire de Cameron, il est probable que « son approche de l’UE sera régie par le pragmatisme, plutôt que par la conviction. Et il va faire le minimum pour garder heureux les membres violemment eurosceptiques de son parti ainsi que le minimum pour maintenir les relations équilibrées avec Bruxelles » [54]. Les autres résultats possibles (un gouvernement travailliste, un gouvernement minoritaire, ou un gouvernement de coalition) ne produira certainement pas de bouleversement, ou même une secousse, à cet égard, et avec le UK Independence Party, force mineure à Bruxelles et à Strasbourg, mais insignifiant à Londres, il y a peu de risque que l’euroscepticisme prenne une part centrale de la scène politique britannique. À la suite du cabotinage de Nigel Farage au Parlement européen, la réaction de Joseph Daul (que « le Royaume-Uni devrait quitter l’UE car il ne souhaite apparemment pas rester dans l’union ») a été quelque peu erronée. Il eut été préférable de noter que la Grande-Bretagne, contrairement à l’Irlande, la France, les Pays-Bas ou le Danemark (avec leurs différents référendums), n’a jamais présenté un sérieux obstacle au projet paneuropéen, la querelle du budget mise à part, et malgré l’affirmation confiante de Farage qu’il parlait au nom d’une « majorité de la population britannique, » des décennies d’actions établies indiquent que la question est beaucoup plus complexe. La Grande-Bretagne a peut-être évolué « d’ami et sponsor » de l’Europe en devenant un « partenaire réticent », mais il reste un partenaire tout de même, et il faudrait une remarquable volte-face de son corps politique dans les années à venir pour changer cette situation.
* Matthieu Omolesky a étudié à l’École Whitehead de diplomatie puis à l’Ohio State University Moritz College of Law, et a travaillé comme chercheur au Collège de droit de Moritz puis à l’Institut Za Civilizacijo de Kulturo (Ljubljana). Il termine actuellement un livre sur l’histoire de la doctrine juridique de la compétence universelle en matière pénale internationale.
[1] Jean-Jacques Mevel, Herman Van Rompuy, le nouveau visage de l’Europe, Le Figaro (20 novembre 2009).
[2] Discours d’Herman Van Rompuy, Président du Conseil européen au Parlement européen, Bruxelles, PCE 32/10 (24 février 2010)
[3] The Guardian (UK), Ukip’s Nigel Farage tells Van Rompuy : You have the charisma of a damp rag (25 février 2010)
[4] Ibid.
[5] Honor Mahoney, Van Rompuy insulted in parliament, EU Observer (24 février 2010)
[6] Ibid.
[7] Neil Clark, Hypocrite Nigel Farage rudest man in Europe, The First Post (25 février 2010).
[8] EurActiv, UK Conservatives in the EPP-ED : Will they stay or go ? (12 janvier 2009).
[9] Honor Mahoney, A Tory Return to the EPP ? Behind the Scenes (EU Observer) (13 avril 2010).
[10] David Charter, EU centre-right awaits return of Cameron, The Times (UK) (13 avril 2010).
[11] Vanessa Mock and John Lichfield, Cameron victory ‘will marginalise Britain in Europe,’ The Independent (13 avril 2010).
[12] Ibid.
[13] Voir Andrew Muravcsik, De Gaulle and European Integration : Historical Revision and Social Science Theory, Center for European Studies Working Paper Series, Program for the Study of Germany and Europe, Working Paper Series 8.5 (Mai 1998)
[14] Brendan Simms, Three Victories and a Defeat : The Rise and Fall of the First British Empire, London : Penguin Books (2007), pp. 2-3.
[15] Simms (2007), p. 3.
[16] Peter Hitchens, The Abolition of Britain : From Winston Churchill to Princess Diana, San Francisco : Encounter Books (2002), p. 273.
[17] Daniel Hannan, Ten Reasons to Leave the EU, Daily Telegraph (21 décembre 2009).
[18] Nigel Farage, Comment : Libertas Isn’t EU-sceptic, Politics.co.uk (10 mars 2009).
[19] David Cameron, Fixing Broken Politics (speech) (26 mai 2009)
[20] Vaughne Miller, House of Commons Library, EU Legislation, SN/IA/2888 (3 décembre 2008), p. 12.
[21] Tim Ambler and Francis Chittenden, World Apart : The EU and British Regulatory Systems, British Chambers of Commerce (May 2009), p. 6.
[22] Tony Barber, Lamont’s lonely road leads nowhere, The Independent (13 octobre 1994).
[23] Christopher Booker and Richard North, The Great Deception : A Secret History of the European Union, London : Continuum (2005), pp. 445.
[24] John Donne, Selected Prose (ed. Neil Rhodes), London : Penguin Books (1987), p. 126.
[25] Booker and North (2005), p. 11.
[26] Arthur Salter, The United States of Europe, London : Allen & Unwin (1931), p. 92.
[27] See Christopher Hitchens, Blood, Class and Empire : The Enduring Anglo-American Relationship, New York : Nation Books (2004), p. 24.
[28] Booker and North (2005), p. 134.
[29] Ibid.
[30] Desmond Dinan, Ever Closer Union : An Introduction to European Integration, London : Rienner (1999), p. 72.
[31] Ibid., p. 74.
[32] Ibid.
[33] Booker and North (2005), p. 446.
[34] Eric Evans, Thatcher and Thatcherism, London : Routledge (1997), p. 86.
[35] Margaret Thatcher, House of Commons Speech (26 juin 1991), Hansard HC [193/1026-31].
[36] Ibid.
[37] Andrew Marshall, Mixed metaphors spell out post-Maastricht doubts, The Independent (11 septembre 1994).
[38] John Major, House of Commons Speech (11 décembre 1991), Hansard HC (200/859-78).
[39] Stephen Goodwin, The Maastricht Debate : Major ’driven to confidence factor’ : Commons Exchanges : Treaty issue ’cannot fester any longer,’ The Independent (23 juillet 1993).
[40] Martin Banks, German court delays Lisbon Treaty, Daily Telegraph (30 juin 2009).
[41] Tony Blair, Speech to the Polish Stock Exchange (6 octobre 2001) ; Stephen Wall, A Stranger in Europe : Britain and the EU from Thatcher to Blair, Oxford : Oxford University Press (2008), p. 181.
[42] Tom Palmer, PM defends tax rise and failure to hold referendum on Lisbon Treaty, Yorkshire Post (15 avril 2010).
[43] Mock and Lichfield (2010).
[44] David Cameron, Fixing Broken Politics (speech) (26 mai 2009)
[45] Ibid.
[46] Christopher Hope, General Election 2010 : David Cameron says voters were ’cheated’ of vote on Lisbon treaty, Daily Telegraph (13 avril 2010).
[47] Ibid.
[48] Ibid.
[49] Hope (2010).
[50] Peter Griffiths, LibDems push Labour into third – poll, Reuters UK (19 avril 2010).
[51] A Future Fair for All : The Labour Party Manifesto 2010, 10:4.
[52] Change that Works for You : The Liberal Democrat Manifesto 2010, p. 67.
[53] ITN News, Clegg : special relationship with US is over (20 avril 2010).
[54] Mahoney, A Tory Return to the EPP ? (13 avril 2010).